Hojo Fan City

 

 

 

Data File

Rated PG-13 - Prose

 

Auteur: Elane

Beta-reader(s): A. Dust

Status: Complète

Série: City Hunter

 

Total: 1 chapitre

Publiée: 25-09-21

Mise à jour: 25-09-21

 

Commentaires: 2 reviews

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Songfic

 

Résumé: Au bout du chemin, à quoi se raccrocher pour ne pas oublier? Peut-être qu'il suffirait du sourire d'une jolie fille éclairant la nuit ...

 

Disclaimer: Les personnages de "Oblivion" sont la propriété exclusive de Tsukasa Hojo.

 

Astuces & Conseils

Quel est le nombre minimal de mots pour qu'un chapitre soit accepté?

 

Pour les fanfictions normales, les chapitres doivent comporter plus de 600 mots. Pour les poésies, le quota est de 80 mots et pour les sonf fics, il est de 200 mots. Ces restrictions ont été établies pour empêcher les gens de poster des chapitres trop courts ou des commentaires, coups de gueule, mises au point, règleme ...

Pour en lire plus ...

 

 

   Fanfiction :: Oblivion

 

Chapitre 1 :: Oblivion

Publiée: 25-09-21 - Mise à jour: 25-09-21

Commentaires: Bonjour à toutes et à tous, j'espère que cette histoire vous plaira. Bonne Lecture

 


Chapitre: 1


 

J'ouvre la cloison donnant sur l'extérieur de ma villa. Ma villa, ma maison, ma clinique. Ma vie. Je m'appuie sur ma canne et fais une pause. Je soupire.  

 

Je sens son regard posé sur moi, dans mon dos. Elle n'ose rien dire, respecte mon silence. Je n'ai pas décroché un mot depuis que nous étions rentrés. Je ne saurais même pas quoi dire.  

 

Je prends une grande inspiration, l'air frais printanier me fait du bien. Je balaye mon jardin du regard, cherchant l'apaisement qu'il me procure habituellement. Mais aujourd'hui, je ne trouve rien.  

 

Je descends prudemment quelques marches et je l'entends se précipiter à ma suite, de peur que je ne tombe. Je ne suis pourtant pas encore si vieux. Je ne veux pas de son aide. Je n'en ai pas besoin. Pas encore. D'un geste, je lui intime de me laisser en paix. Ce n'est pas mon équilibre qui me fait défaut aujourd'hui. Je prends une nouvelle bouffée d'air, essayant de juguler l'angoisse qui m'a saisi à la gorge depuis que j'ai quitté le bureau du neurologue.  

 

L'air est frais. L'air est doux. Cette bouffée d'air m'apaise un instant.  

 

Finalement, je souris. J'ai toujours aimé le mois de Mars, le vent printanier faisant danser les jupes légères et les pétales de fleurs de cerisiers. Le mois de l'hanami à Tokyo.  

 

Tout ira bien.  

 

Je m'avance près de l'étang et m'assois sur un banc, les deux mains posées sur le pommeau de ma canne et je regarde les carpes valser. Je me perds dans mes pensées et ma vue se trouble. C'est le clapotis des poissons à la surface de l'étang qui me ramène à la réalité.  

 

Tout ira bien.  

 

Je me le répète encore, comme pour me convaincre moi-même depuis que le diagnostic est tombé.  

 

Tout ira bien.  

 

Je suis déjà suffisamment âgé après tout et la maladie ne m'amputera pas de tellement d'années…  

 

Oui, tout ira bien...  

 

Je n'ai peur que d'une seule chose finalement. Une chose qui finira fatalement par arriver…. Je me mords la joue et ma poitrine se serre à l'évocation de cette fatalité.  

 

J'ai peur d'oublier.  

 

Oublier qui je suis.  

Oublier ce que je sais.  

Oublier ce que j'ai vécu.  

 

Ca me terrifie. Il s'est passé beaucoup de choses dans ma vie. De belles choses, d'autres moins belles, mais tout ça mis bout à bout, c'est ma vie. Ma vie à moi et je ne veux pas oublier.  

 

Mais le pire dans tout ça, c'est que ça a déjà commencé. J'égare les clés de mon bureau et je les cherche pendant des heures pour finalement les trouver dans la poche de ma blouse. Toutes ces petites choses oubliées du quotidien qui habillent les post-it sur ma table de travail : les noms des patients, les dates des examens pour lesquels je viens de prendre rendez-vous, les mots de passe des ordinateurs… Puis ce fut le nom de Kazue que j'écorchais… J'avais beau prétendre être fatigué, c'est ça qui lui avait mis la puce à l'oreille et au final, il a fallu qu'elle ait raison.  

 

Alzheimer.  

 

Je suis médecin et je me doutais bien du diagnostic mais le mot est tombé comme un couperet à la consultation de neurologie où elle m'avait emmené.  

 

J'y étais allé pour lui faire plaisir.  

J'avais supporté tous ces examens, toutes ces questions pour lui faire plaisir.  

Même si je savais ce qu'il allait dire, que j'avais envie de le faire taire, j'avais fait bonne figure, pour lui faire plaisir.  

Et aussi parce qu'elle est ma famille et que mon affection pour elle a grandi encore et encore depuis toutes ces années jusqu'à la considérer comme ma propre fille.  

 

Je ne veux pas oublier.  

 

Mon attention se reporte sur l'étang devant moi. Le calme du jardin m'apaise enfin et le temps devient flou, je reste hypnotisé par les cercles sur l'eau, dessinés par les poissons qui affleurent à la surface. Je laisse mon esprit divaguer et il me ramène des années en arrière. La nostalgie m'envahit, les visages tant aimés du passé reviennent me hanter. Toutes ces émotions s'emmêlent, s'embrouillent. Je n'arrive plus à les séparer. Mes yeux se troublent.  

 

Je ne veux pas oublier !!  

 

Mes connaissances en médecine, en informatique ou autre compétences acquises, ça passe encore. Mais… Mon mentor, Mes voyages, tout ce qui m'a construit et qui fait de moi ce que je suis…  

Ryo, Kaori, Kazue et Mick… Tout ceux que j'aime et que j'ai aimés…  

Chiyo…  

 

Je ne peux pas L'oublier !!!  

 

Le vent gonfle soudain et je resserre le col de ma veste autour de mon cou. Je relève la tête et me laisse happer par les tourbillons des pétales des fleurs de cerisiers. Mon esprit s'envole alors que le vent m'apporte des cris et des rumeurs du passé qui enflent à mesure que mes souvenirs refont surface. Je suis loin.  

 

***  

 

1945.  

Le neuf août.  

Nagasaki.  

Un choc.  

Une déflagration.  

Pire qu'un tremblement de terre.  

La bombe atomique avait touché le territoire national pour la deuxième fois en trois jours. La mort était entrée chez nous, anéantissant tout. J'avais 26 ans et l'horreur de la guerre m'avait frappé de plein fouet.  

 

La ville était en ruines, il y avait des personnes carbonisées et irradiées partout. Les soldats n'avaient pas encore eu le temps de tout nettoyer, de tout balayer. Il nous avait fallu prendre en charge tous ceux pour qui il y avait encore un espoir tout en enjambant les morts et en soulageant les cas désespérés. Le "triage" qu'ils appelaient ça.  

 

Ce jour-là, à peine arrivé sur site, j'avais rejoint l'équipe déjà en place. On m'avait introduit dans l'hôpital avancé, celui où on soignait et stabilisait les cas graves avant de les éloigner vers d'autres hôpitaux de la région. J'allais devoir agir sous les ordres d'un médecin militaire : Higashi Seiji.  

 

Il avait une cinquantaine d'années et ses gestes étaient sûrs, rapides, précis, et en même temps, emprunts de respect et de dévotion pour ceux qu'il soignait. Je m'étais avancé, engoncé dans ma combinaison de protection et je m'étais présenté, la voix tremblante et étouffée par le masque anti-radiations qu'on m'avait donné à mon arrivée. Il avait juste levé la main en retour, sans même lever les yeux de la femme qu'il soignait :  

- "Pas le temps pour les présentations, gamin. Tu sors et tu tries", me dit-il en désignant la table à l'entrée de la tente.  

 

Je m'y dirigeai et vis quatre piles d'étiquettes d'un code couleur que je ne connaissais pas. L'explication était juste à côté, une simple feuille, je m'en saisis d'une main peu sûre et lus les instructions comme une notice, pour me rassurer.  

Vert, pour les cas mineurs, ceux qui peuvent attendre jusqu'à trois heures. Jaune pour les cas non graves dont le traitement pouvait attendre une heure. Rouge pour ceux qui nécessitaient un traitement immédiat. Et noir pour les morts et les agonisants. Ceux qui ne seraient pas soignés.  

 

Je dévie le regard vers cette étiquette noire : "ceux qui ne seraient pas soignés". La phrase tournait en boucle dans ma tête. J'étais médecin, je soignais les gens et j'allais devoir décider ici qui allait mourir. Avec cette étiquette noire. J'avais peur, je ne m'en sentais pas capable. Abandonner les hommes ? Abandonner des blessés ? Et si je me trompais ? Je ne sais pas combien de temps je restai là, perdu, mes yeux rivés sur la couleur de la mort. Une tape dans le dos me tira de ma torpeur et alors que je tournai la tête, encore un peu hagard, le regard bienveillant de Seiji me redonna du courage.  

 

Je sortis de la tente et ce fut comme si le bruit avait été assourdi pendant tout ce temps. La réalité me heurta de plein fouet. J'étais loin de ce que j'avais toujours connu à la clinique de mon père ou dans les établissements privés où j'avais exercé jusqu'alors.  

 

Ici, ce n'était pas des rhumatismes ou des petits bobos à soigner.  

Ici, c'était différent.  

C'était un hôpital de campagne monté à la va vite, en ayant poussé les corps, les gravats, la poussière et les cendres sur le côté pour faire de la place.  

C'était le manque de matériel et de moyen.  

C'était la traumatologie et la Guerre.  

 

Ce n'était pas des gens riches ou pauvres, des gens beaux ou moches, des aristocrates ou des mendiants, c'était des patients, hommes, femmes, enfants, qui s'accrochaient à vous pour vous supplier de les sauver ou d'abréger leurs souffrances. La catastrophe avait frappé tout le monde, sans prévenir, sans distinction de classes, gommant les inégalités.  

 

Et c'était des étiquettes noires collées sur le torse des corps que j'enjambais.  

 

Le soir même, alors que les jeeps des militaires nous emmenaient loin du point d'impact, alors qu'on a enfin pu enlever nos masques, que j'avais la tête baissée et que je me sentais encore plus perdu qu'à mon arrivée, alors que des étiquettes noires dansaient devant mes yeux, Seiji me félicita pour mon travail :  

- "Pas mal pour un premier jour, gamin."  

 

Je ne le connaissais que depuis le matin même, c'était seulement la deuxième phrase qu'il m'adressait, en me traitant encore une fois de gamin… Je le connaissais à peine et pourtant…. Pourtant recevoir ses félicitations ce soir-là dans cette jeep cahotante, m'avait empli d'une fierté sans borne.  

 

Je relevai la tête et croisai pour la première fois les yeux marrons d'une infirmière en face de moi. Elle me sourit. Le genre de sourire qui fait chavirer le cœur. Un sourire tendre, un sourire amusé. Le genre de sourire qui se grave dans votre mémoire et qu'on attend comme une récompense. Le genre de sourire dont on tombe amoureux. Le sourire qui avait illuminé ma vie.  

 

Je m'étais juré ce soir-là de devenir ce genre de médecin, celui qui comptait pour ses patients, pour ses amis, pour ses apprentis, celui qui méritait le sourire d'une jolie fille qui éclairait la nuit.  

 

Since I was young (Depuis que j'étais jeune)  

I knew I'd find you (Je savais que je te trouverai)  

 

***  

 

Je ne peux pas oublier !!!  

 

***  

 

Sous les ordres de Seiji, j'avais appris plus en quelques jours que durant tout mon apprentissage. Je l'admirais. Je le respectais.  

 

Sous ses ordres, il m'a fallu soigner, bander les blessures, suturer des plaies, amputer des membres.  

Il a fallu soulager les symptômes des radiations, les nausées, les vomissements, les brûlures, la peau à vif.  

Il a fallu supporter les cris et les pleurs.  

Ce n'était pas la médecine que je connaissais.  

Ce n'était pas les patients dont j'avais l'habitude.  

 

Mais je m'étais senti à ma place. C'était là que je devais être. Au milieu des cris, des pleurs et des horreurs sans nom… et inédites… C'est là, sous les ordres de Seiji, que je m'étais découvert une passion absolue pour la médecine de guerre. C'est là, enfin, après des années d'études sans y croire, que ma vocation était née.  

 

Pour quelqu'un qui au départ avait fait médecine pour perpétrer la tradition familiale, par orgueil et par cupidité, c'était un sacré revirement. J'allais finalement passer ma vie loin de ces sentiments. Grâce à Higashi Seiji…  

Et au sourire de sa fille… Chiyo…  

 

***  

 

Je ne veux pas oublier !!!  

 

***  

 

But our love was a song (Mais notre amour était une chanson)  

Sung by a dying swan (Chantée par un cygne à l'agonie)  

 

Des années plus tard, j'appliquais dans la jungle sud-américaine tout ce que j'avais appris auprès de Seiji.  

 

1962.  

20 Avril.  

 

Je venais de passer dix ans en prison, à croupir au fond d'une cellule. A ma sortie, j'avais eu besoin de fuir ce pays, cette ville, cette vie ; de changer d'air en quelque sorte. De me racheter une conduite… De me faire pardonner et me pardonner moi-même, pour pouvoir voir à nouveau Seiji et Chiyo me sourire dans mes souvenirs.  

 

J'avais perdu mon diplôme, mais j'avais continué à pratiquer des petites interventions sur les autres prisonniers, pour pallier au manque de compétence du médecin du pénitencier. Il n'était là que pour s'assurer de bien gagner sa vie en faisant le moins possible, au détriment des détenus.  

 

Je soignais les gangsters, les dealers et les meurtriers et j'avais acquis petit à petit une certaine réputation. On me regardait avec respect. Je partageais ma cellule avec un jeune Yakuza, du nom de Serizawa, un hors la loi mais avec un certain sens de l'honneur. La raison de son incarcération, il ne souhaitait pas en parler. Je ne lui demandai pas, tout comme il ne me posa pas de question sur les raisons de ma présence. Je nouai une belle amitié avec lui.  

 

Sa peine était légère et il sortit bien avant moi. Ce fut lui qui m'accueillit quand je retrouvai la liberté. C'est lui qui me trouva un poste en tant que médecin humanitaire. Les candidatures n'étaient pas nombreuses et les relations de Serizawa me permirent d'intégrer une ONG en mission en Amérique de sud, malgré ma radiation de l'ordre des médecins.  

 

Je m'étais donc retrouvé dans un hôpital humanitaire au fin fond de la jungle péruvienne. A la fin de ma mission humanitaire, on m'offrit la possibilité de rentrer chez moi, j'avais accompli mon devoir. Mais plus rien ne me rattachait au Japon, je n'avais plus de raison d'y retourner. Alors j'étais resté, même si tout le continent était dévoré par les guerres civiles et les guerillas contre les différentes forces gouvernementales. Je m'étais installé en pleine forêt vierge et je soignais aussi bien les maladies tropicales qui touchaient les populations locales, que les blessures de guerre des guérilleros ou les overdoses des consommateurs de drogues maladroits. C'était la pénitence que je m'infligeais.  

 

Rapidement, je gagnais mes galons et la réputation d'être celui qui soignait les cas désespérés. Celui qui se battait alors qu'il n'y avait plus d'espoir, gratuitement le plus souvent. Mes patients n'auraient de toutes façons pas pu me payer, alors ils me ramenaient de quoi manger et des bijoux traditionnels qu'ils fabriquaient eux-mêmes. Pour les civils, j'étais devenu une référence et un espoir, ils m'appelaient Professeur. Pour les combattants, j'étais celui qui soignait et qui réparait les corps brisés, ils me surnommaient Doc.  

 

***  

 

1972  

Douze Juillet.  

Quelque part dans la jungle péruvienne  

 

Un jour, des mercenaires m'ont amené un homme plus grand que tous ceux que j'avais rencontrés jusqu'ici. Massif, chauve et gravement blessé aux yeux. Ses deux camarades, bien amochés eux aussi, m'avaient raconté pendant qu'on les soignait, qu'un démon les avait attaqués et avait anéanti leur camp, à mains nues, armé d'un couteau, avec des griffes géantes selon l'un, avec des crocs acérés et des yeux rouges effrayants selon l'autre. Je les écoutai sans mot dire alors que je me battais comme un diable pour sauver la vue de cet homme et j'avais finalement réussi. Provisoirement.  

 

Par la suite, on m'a amené le démon en question.  

 

A moitié mort, il avait de multiples blessures. Il se tordait de douleur et était en proie à une fièvre que j'avais rarement croisée. Je n'avais pratiquement rien, peu d'antibiotiques, peu d'antalgiques, mais j'avais en face de moi un gamin d'à peine seize ans, un japonais, qui dans son délire, ne parlait qu'espagnol. Quelle vie avait-il donc connue pour finir sur ce lit de camp, roué de coups dans la jungle à son âge, loin de son pays ?  

 

Il était accompagné d'un homme, probablement américain, blond, la peau marquée de nombreuses cicatrices. Et alors que je m'affairais autour de mon jeune patient, je lui avais demandé :  

- "Mais que lui est-il donc arrivé ?"  

 

Cet homme, dont je ne me rappelle que le surnom :"Moon", m'avait ensuite raconté l'inimaginable. Ce jeune garçon avait été intoxiqué à son insu avec une nouvelle drogue encore au stade expérimental, par celui qu'il considérait comme son père adoptif. Le gamin était revenu pour demander des comptes et il avait été battu à mort. Et il était là, sur ce lit d'hôpital de fortune à lutter contre la douleur de ses blessures, contre l'infection qui l'avait probablement gagné et contre un syndrome de manque d'une violence que je n'avais encore jamais connue.  

 

Mais qui étais-je pour batailler contre ça ? Je ne savais pas quoi faire. Je ne savais même pas par où commencer : soigner la douleur et les blessures physiques ? Soigner l'infection ? Soigner l'overdose et les délires qu'elle amenait ? Pouvais-je vraiment gagner face à la mort qui s'acharnait avec toutes ses armes sur ce jeune garçon ?  

 

J'allais baisser les bras quand je m'étais rappelé les paroles qu'Higashi Seiji m'avait dites un jour :  

- "Tu es médecin. Ton devoir est de soigner tes patients ou du moins de faire de ton mieux et d'en soigner le plus possible, quel que soit leur état. S'il y a une possibilité, même la plus infime, pour qu'ils survivent, tu dois faire tout ce qui est en ton pouvoir pour que ce soit le cas."  

 

Et c'est ce que j'avais fait. Je m'étais battu une nuit et une journée entières et il avait survécu. J'étais fourbu, épuisé, mais heureux d'avoir gagné la bataille alors que je le regardais dormir, enfin, serein comme devait l'être l'enfant qu'il était. Quelle ironie alors qu'il venait de traverser l'enfer…  

 

Je sortis de la tente, las, perdu dans mes pensées et levai les yeux au ciel pour distinguer le visage qui me manquait atrocement et je le vis, parmi les étoiles. Le visage de Chiyo. Mais depuis des années, elle ne me souriait plus. Ce n'était pas encore assez. Je n'avais pas encore fait assez de bien pour réparer mes erreurs.  

 

Non, je ne méritais toujours pas le sourire d'une jolie fille éclairant la nuit.  

 

And in the night, you hear me calling (Et dans la nuit, tu m'entends appeler)  

You hear me calling (Tu m'entends appeler)  

 

***  

 

Lui non plus je ne veux pas oublier !!  

 

- "Babyface. Tu as été un de mes plus beaux combats. Tu avais quasiment l'âge que mon enfant aurait eu si… "  

Je me mords ma langue, incapable de finir ma pensée …  

C'était un rude combat, mais tu as réussi. J'ai réussi. Je le leur devais, pour qu'ils puissent me pardonner.  

 

Pour Higashi Seiji…  

Et pour la mémoire de ma femme… Chiyo…  

 

Je ne peux pas oublier !!  

 

Je me lève et j'avance vers l'étang. Les poissons ont commencé à s'agglutiner au bord de la rive. Ils ont faim. Je me penche pour attraper le seau de nourriture. J'ouvre la boite et prends une poignée de granulés que je lance sur l'eau. Les poissons dévorent tout en quelques secondes. Je les regarde faire, encore tout à mes souvenirs, nostalgique.  

 

Mes souvenirs, ils sont ce que j'ai de plus précieux et le seul lien qu'il me reste avec Elle. Je ne veux pas l'oublier. Je ne PEUX pas l'oublier. Elle a eu une place à part dans ma vie. Elle l'occupe encore aujourd'hui alors que cela fait des années maintenant que je l'ai perdue.  

- "Chiyo", murmurè-je, comme si prononcer son nom pourrait la faire apparaitre à mes côtés.  

 

Elle est mon trésor le plus précieux et durant toutes ces années, j'ai chéri son souvenir plus que tout le reste.  

 

Je retourne m'assoir sur le banc. Je me sens las. Je relève la tête en prenant une grande inspiration puis souris. Quand je pense à elle, je suis plein de regrets. Elle me manque. Les bons moments, les rires et les joies partagés. L'amour qu'on se portait, la vie dont on rêvait. Elle avait éclairé ma vie d'un simple sourire, à Nagasaki, à l'arrière d'une jeep qui nous amenait loin des radiations mortelles de la bombe atomique, le 11 aout 1945. Ce sourire qui a illuminé ma vie pendant nos sept années de mariage. Ce sourire que je n'arrive plus à distinguer quand je l'imagine me regarder. Ce sourire que je cherche à retrouver depuis toutes ces années.  

 

Je l'ai aimée quasi instantanément. Elle était belle, altruiste, droite, douce, pleine de vie. Et je l'ai aimée comme un fou. Je l'ai demandé en mariage une semaine après notre rencontre, j'étais sûr de moi, je ne lui avais même presque pas fait la cour. Et elle a dit oui, ange blanc circulant parmi les morts. Notre amour semblait complètement déplacé à l'endroit où il est né. Mais on s'en fichait. On avait besoin de cet espoir, alors un peu fou, que la vie pouvait continuer malgré tout. Puis un jour, tout a basculé.  

 

And in your dreams (Et dans tes rêves)  

You see me falling, falling (Tu me vois tomber, tomber)  

 

***  

1952.  

Le 9 décembre.  

 

Ce jour-là, je rentrai de l'hôpital militaire de Tokyo où j'avais rejoint définitivement l'équipe de mon beau-père, heureux et sur un nuage. Ma femme était enfin enceinte, le premier trimestre était presque terminé. Elle était fatiguée, certes, mais quoi de plus normal pour une jeune femme attendant son premier enfant ? Elle avait des nausées depuis des semaines, des vomissements et avait perdu pas mal de poids, mais c'était les premiers mois et cela allait aller mieux. Je le savais.  

 

J'étais heureux.  

 

J'étais amoureux comme au premier jour, alors que nous fêtions bientôt nos sept ans de mariage. Je n'avais qu'une hâte : la serrer dans mes bras. Je poussais la porte de notre maison et je m'attendais à la trouver dans la cuisine à préparer notre repas du soir, comme à son habitude. Mais elle n'était pas là. Je l'appelai, elle ne répondit pas. Je la cherchai alors et la retrouvai couchée par terre dans notre chambre, inconsciente.  

 

Je me figeai, tétanisé, puis me précipitai vers elle en hurlant son nom pour tenter de la réveiller. Je m'efforçai de me calmer et de rassembler mes connaissances, vérifiai son pouls, il battait encore. J'en fus incroyablement soulagé. J'essayai de redevenir rationnel malgré la panique qui me gagnait. Je l'examinai le plus vite que je pus pour comprendre son malaise. En soulevant sa jupe, je vis que du sang avait coulé entre ses jambes. Je fermai les yeux et mon cœur se serra en comprenant que je ne verrais pas le visage de mon enfant. Pas cette fois.  

 

J'appelai une ambulance. Pendant que j'attendais son arrivée, Chiyo était revenue à elle. Elle me raconta en pleurant qu'elle avait eu une violente douleur au ventre qui lui avait fait perdre connaissance. En douceur, je lui fis part de mon angoisse, elle savait déjà, elle l'avait senti. Elle pleura. Je lui embrassai les mains, tentant de la consoler avant que les ambulanciers ne la charge à l'arrière de leur ambulance.  

 

Elle fut emmenée loin de moi et je passai ensuite les heures les plus longues de ma vie, nourrissant la folie qui allait s'emparer de moi.  

 

Breathe in the light (Respirez dans la lumière)  

I'll stay here in the shadows (Je resterai ici dans l'ombre)  

 

Pendant ce temps, j'appelai mon beau-père. Il arriva aussi vite qu'il le put et je lui racontai tout ce qui s'était passé. J'étais comme anesthésié et je lui narrai les événements sans émotions, las.  

 

Il écouta sans rien dire, aucun mot ne pouvait me réconforter et il en était bien conscient. Il finit par poser sa main consolatrice sur mon épaule et c'était suffisant.  

 

Quand les médecins revinrent, je compris tout de suite à leur regard que ce qu'ils allaient me dire n'était pas ce que je voulais entendre. C'était le même regard que Seiji arborait quand il devait annoncer de mauvaises nouvelles et son impuissance. Mes collègues en blouses blanches se campèrent devant mon beau-père et moi :  

- "Je suis désolé", nous annonça le premier médecin.  

- "Elle a servi à Nagasaki en même temps que vous, c'est cela ?", nous demanda le deuxième.  

 

Et là, j'échangeai un regard avec Seiji : nous avions compris avant même qu'ils ne disent quoi que ce soit d'autre. Ce fut comme une chappe de plomb qui s'abattit sur nos épaules et tous mes rêves s'anéantirent. Et je me souvins.  

 

Je me souvins qu'un soir, elle était rentrée au campement, affolée parce que sa tenue s'était déchirée. Elle ne savait pas quand, ni comment c'était arrivé, ni combien de temps elle était restée vulnérable. La réponse nous assaillait maintenant : trop longtemps. Et je n'avais pas voulu voir les symptômes : toux, douleur respiratoire, fatigue, nausées, vomissements, perte de poids. J'avais voulu voir d'autres explications. Je m'étais trompé.  

 

Elle s'était cachée, elle avait minimisé ses symptômes en disant que c'était une infection hivernale. Comme un idiot, je l'avais crue. J'avais désiré la croire. Je m'en voulais et commençai à me flageller mentalement.  

 

Elle resta à l'hôpital de longs mois et je n'allais la voir que rarement. Chaque jour qui passait nous apportait son lot de mauvaises nouvelles. Chiyo souffrait. On lui avait découvert une leucémie et un cancer du poumon. Petit à petit, chacun de ses organes lâchait, un à un. Pour les médecins, il n'y avait plus rien à faire. Ma femme allait mourir, il ne lui restait plus que quelques semaines…  

 

Je n'avais pas pleuré. Je refusais cette éventualité et faisais les cent pas, en silence dans les couloirs. Non, elle ne mourrait pas. Elle ne pouvait pas mourir. J'allais trouver une solution.  

 

Et à partir de ce moment-là, je ne mettais plus mon âme dans mes soins. Je ne faisais que le nécessaire puis j'allais m'enfermer dans mon bureau, isolé dans un couloir du service d'urgences, passant des heures le nez dans les publications médicales, pour enfin trouver ce que je cherchais. Quelques années plus tôt, un groupe de chercheurs français avaient réussi à greffer des poumons à un chien. Une idée folle commença à germer dans ma tête. Et si ? Et si cette opération était possible sur les humains ?  

 

Chiyo avait besoin de nouveaux poumons, des poumons tout neufs, pour qu'elle puisse continuer de respirer. Continuer à vivre. Et si ça marchait, peut-être que c'était possible aussi pour les reins, pour le foie…  

 

Je n'arrivais pas à envisager l'idée de la perdre. Je n'avais plus de limites. Pendant des semaines, je n'allais pas la voir, m'arrêtant à la porte, pour ne pas être mis en face de mon échec. Mon échec de ne pas réussir à la soigner. La douleur de la voir diminuée, faible, fatiguée. Elle n'avait même plus la force de sourire. Son sourire. Ce sourire que j'aimais tant. La main sur la porte, j'étais déchiré encore entre l'amour que je lui portais et la peur de la voir dépérir. Mais j'étais lâche et toujours je retournais à mes expérimentations et mes espoirs. J'étais devenu un monstre d'égoïsme, sans aucun égard pour sa souffrance. Une seule idée m'obsédait : je ne pouvais pas la perdre. Elle ne pouvait pas mourir. C'était impossible.  

 

Je devenais sourd à tout ce qui me disait le contraire. Je devenais sourd à Seiji qui était venu m'exhorter d'aller la voir. Pour lui dire Adieu. Je refusai : elle ne pouvait pas mourir. Je ne pouvais pas la perdre.  

 

Petit à petit, insidieusement, la folie me gagnait, je la contenais aussi longtemps que je le pouvais puis, comme un tsunami, elle a tout balayé.  

 

Waiting for a sign, as the tide grows (Attendant un signe, alors que la marée monte)  

Higher, and higher, and higher (Plus haut, et plus haut, et plus haut)  

 

Un jour, je commis l'irréparable : à l'hôpital où je travaillais, alors que je lisais encore des articles médicaux dans mon bureau, on m'appela aux urgences pour un patient accidenté. Un accident banal, un conducteur avait perdu le contrôle de son véhicule et avait terminé dans le fossé. Très mal en point, j'aurais peut-être pu le sauver, mais je ne me suis pas battu comme j'aurais dû le faire. Je l'ai laissé mourir parce que j'avais toujours cette étude en tête et la possibilité, folle, immorale, illégale, de greffer les poumons de cet homme à Chiyo.  

 

Plus tard, je m'étais arrangé pour être seul à la morgue et j'avais commencé l'opération pour prélever ses organes quand mes supérieurs étaient arrivés pour m'annoncer la nouvelle.  

 

***  

 

Je voudrais tant oublier !!!  

 

***  

 

1953.  

Le deux mai.  

 

Chiyo était morte.  

Seule.  

 

Et moi j'étais là, à essayer de la sauver, les mains tenant les poumons d'un cadavre dans l'espoir de les lui donner. Mon cœur se brisa. Brusquement je pris conscience de la réalité : elle était morte et je n'étais pas à ses côtés. J'avais commencé à me détester pour ça. Je l'avais abandonnée.  

 

A partir de ce jour, quand je pensais à elle, je me suis mis à dessiner son visage dans les étoiles. Et elle ne me souriait plus.  

 

Je fus radié de la profession dans les semaines qui suivirent, pour faute grave et je fus emprisonné, pour recel et mutilation de cadavre.  

Je m'en fichais, plus rien n'avait d'importance.  

 

Chiyo était morte.  

 

Plus rien ne me retenait ici, alors, après avoir purgé ma peine, je m'engageais dans une ONG, grâce à l'aide et aux relations de mon codétenu.  

 

J'avais demandé à voir mon mentor, Hagashi Seiji, une dernière fois avant mon départ. Il avait refusé. Pour lui, j'étais mort en même temps que sa fille. J'avais bafoué toutes les règles qu'il m'avait enseignées, tout l'honneur qu'il avait cru voir en moi. Pour lui, j'avais piétiné l'amour et la confiance que Chiyo avait placés en moi.  

 

Après la mort de ma femme qui m'avait brisé, cette sentence avait anéanti mon égo de médecin et d'homme. Pour lui, je n'étais plus un homme bien. Je ne l'étais plus pour moi également. Etais-je seulement encore un homme ? Ou étais-je devenu un monstre ?  

 

La mort de Seiji, quelques mois plus tard, scella cette sentence. J'avais appris la nouvelle dans la jungle et j'avais demandé un congé, pour rentrer lui rendre un dernier hommage. J'assistai à la cérémonie de loin, parce qu'il n'aurait pas souhaité me voir là. Mais je me devais d'être là. Il avait été mon maître et l'homme qui m'a le plus aidé à me construire, plus encore que mon propre père. Je l'aimais.  

 

Quand tout le monde était parti, je m'étais avancé avançai et m'agenouillai je m'étais agenouillé devant sa stèle. J'aurais voulu lui dire que je regrettais, remonter le temps et faire en sorte que rien de tout cela n'arrive. Je le lui confessai sur sa tombe, ne soulageant que peu ma conscience. Et je pleurais, enfin. Je restais plusieurs heures là, hagard, perdu, puis je me levai et tournai les talons, la tête courbée sous le poids des regrets. Je repartis dans la jungle le lendemain.  

 

And when the nights are long (Et quand les nuits sont longues)  

All the stars recall your goodbye (Toutes les étoiles rappellent ton aurevoir)  

Your goodbye (Votre aurevoir)  

 

***  

 

Je ne peux pas oublier !!  

 

***  

 

C'est pour me racheter à ses yeux que j'avais entrepris tous les combats qui ont suivi, pour me racheter à ses yeux et à ceux de la femme que j'aimais, que je m'étais mis à soigner tous ceux à qui on refusait les soins : les criminels, les oubliés. Pour voir Chiyo et Seiji me sourire à nouveau dans mes souvenirs.  

 

C'est aussi pour me racheter que je refusais qu'on me paie, où que je sois, en Amérique du sud, aux Etats-Unis ou au Japon à mon retour, je ne vivais que de ce que les gens voulaient bien me donner. Et j'avais continué même après la mort de Seiji. Pour chercher leur pardon à tous les deux, le père et la fille, pour qu'ils soient fiers de moi quand je cherchais leur sourire parmi les étoiles.  

 

And in the night (Et dans la nuit)  

You hear me calling, you hear me calling (Tu m'entends appeler, tu m'entends appeler)  

And in your dreams (Et dans tes rêves)  

You see us falling, falling (Tu nous vois tomber, tomber)  

 

Je finis par soigner un Yakusa plus riche que les autres, qui, à sa mort quelques années plus tard, me légua la villa dans laquelle je fondai ma clinique. J'y avais vu l'opportunité de continuer ma pénitence. Continuer à faire le bien.  

 

***  

 

Je ne veux pas oublier. Oublier signifie nier celui que j'étais, ce qui m'avait construit et ce que j'essayais de transmettre.  

- "Je ne veux pas oublier", suppliè-je à voix haute.  

- "Vous n'oublierez pas", me répond-on.  

 

Je sursaute alors que je retrouve brusquement la réalité, assis sur mon banc. Je ne l'avais pas entendue arriver. Je lève les yeux pour découvrir Kazue, un carnet noir à la main, en train d'installer une couverture à mes pieds, puis s'assoir par-dessus. Elle ouvre le carnet sur ses genoux et sort un stylo.  

 

Elle me regarde alors, d'un air déterminé :  

- "Vous n'oublierez pas, parce que vous allez me raconter votre vie. Tout ce qui vous importe. Et je vais tout écrire dans ce cahier. Personne ne pourra oublier qui vous êtes et ce que vous avez fait pour les autres et pour nous tous ici.", me dit-elle en désignant quelque chose du menton.  

 

Je me retourne alors pour découvrir les personnes les plus importantes à mes yeux. Falcon, Kaori, Mick… et Ryo. Ils sont tous là. Ma famille, celle que j'ai choisie.  

 

Je sens mon cœur de vieil homme se serrer d'émotion alors que je presse le pommeau de ma canne pour ne pas le montrer.  

 

Breathe in the light (Respirez la lumière)  

And say goodbye (Et dis au revoir)  

 

Je me suis souvent considéré comme un homme bien qui a fait de mauvaises choses puis comme un homme mauvais qui en a fait des bonnes. Tout ça, au final, c'est juste une question de point de vue. La déontologie, la morale, les lois, la légalité, toutes ces règles qu'on nous impose. Ce ne sont pas des lignes figées…Tout s'éclaire différemment selon l'angle depuis lequel on les regarde.  

 

Mais je réalise soudain que c'est la même chose pour tous ceux qui m'entourent. Et de mon point de vue, ce sont tous des gens bien. Point.  

 

Finalement, après tout ce temps, peut-être le suis-je redevenu moi aussi. Peut-être puis-je enfin me pardonner. Et peut-être que de là-haut, enfin, Seiji et Chiyo me souriront à nouveau.  

 

Breathe in the light (Respirez la lumière)  

And say goodbye (Et dis au revoir)  

 

 


Chapitre: 1


 

 

 

 

 

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